La Scandinavie, ou l’art de tricoter pour traverser l’hiver

Tour du monde des savoir-faire textiles, épisode 2/4

Après le Japon / épisode 1, notre tour du monde des savoir-faire textiles met le cap au nord. Direction les fjords, les vallées enneigées et les longues soirées d’hiver qui ont fait de la Scandinavie l’une des grandes terres de tricot au monde. Car dans le Nord, tricoter n’a jamais été un simple passe-temps : c’était une nécessité face au froid, une économie domestique, et un patrimoine que chaque vallée a façonné à sa manière. Embarquez avec nous, des moufles de Selbu aux pulls islandais, pour un voyage en jacquard et en laine non filée.

Un point, un motif, une vallée

Ce qui frappe d’abord dans le tricot nordique, c’est son incroyable diversité régionale. La géographie y est pour beaucoup : montagnes, fjords et vallées isolées ont longtemps rendu les échanges difficiles, et cet isolement a préservé les traditions locales. Chaque région, parfois chaque vallée, a ainsi développé ses propres motifs, transmis de génération en génération et déclinés à l’infini sur les pulls, les moufles et les chaussettes. En Norvège, chaque région possède ses propres variations de pulls traditionnels, au point que le vêtement fonctionne comme une véritable carte d’identité textile.

Ajoutez à cela des hivers interminables, des troupeaux de moutons rustiques à la laine abondante, et des générations de tricoteuses formées dès l’enfance : tous les ingrédients étaient réunis pour faire naître quelques-uns des vêtements les plus iconiques de l’histoire du tricot.

Le lusekofte, le pull norvégien par excellence

Commençons par la Norvège et son plus célèbre ambassadeur : le lusekofte. Né dans la vallée de Setesdal, dans le sud du pays, au XIXe siècle, ce pull noir et blanc est devenu l’un des symboles les plus reconnaissables de la culture populaire norvégienne.

Son nom raconte tout : « lusekofte » signifie littéralement « veste à poux ». Les « lus », ce sont ces semis de petits points clairs qui parsèment le fond sombre du tricot, et dont la ressemblance avec les indésirables parasites a fait la postérité. Le motif n’est pas qu’esthétique : le tricot jacquard à deux fils crée une double épaisseur de laine, redoutablement efficace contre le froid.

Traditionnellement tricoté en laine naturelle non teinte, avec ses motifs concentrés sur le haut du corps et son bas plus sobre, le lusekofte était à l’origine un vêtement de travail masculin, porté par les fermiers et les pêcheurs. Il s’est peu à peu paré d’ornements, broderies colorées à l’encolure et fermoirs d’étain ou d’argent, jusqu’à devenir aujourd’hui un vêtement porté par toutes et tous, et même accepté en Norvège comme tenue habillée. Preuve qu’un vêtement de labeur peut devenir un trésor national.

La Selburose, huit branches devenues iconiques

Vous la connaissez forcément : cette étoile à huit branches qui orne les moufles, les pulls et à peu près tout ce que l’hiver compte de tricots. On l’appelle la Selburose, du nom du village norvégien de Selbu, dans le Trøndelag. Mais son histoire est plus subtile qu’il n’y paraît.

Car le motif lui-même est bien plus ancien que Selbu : on retrouve cette rose à huit pétales dans des textiles de toute l’Europe, et dans des livres de motifs italiens, français, suisses et allemands du XVIe au XVIIIe siècle. Elle circulait déjà en Norvège avant le milieu du XIXe siècle.

Ce qui s’est passé à Selbu, c’est une histoire de tricot devenue légende nationale. En 1857, une jeune fille du village, Marit Emstad, tricote trois paires de moufles ornées de la rose à huit pétales et les porte à l’église. Le succès est immédiat. Le motif se diffuse, le village s’en empare, et les moufles de Selbu (les fameuses « selbuvotter ») deviennent une véritable industrie domestique qui fera vivre la région. Marit Emstad sera plus tard surnommée la « mère du tricot de Selbu », et plus de 300 motifs de moufles sont aujourd’hui recensés dans la région.

Selbu n’a donc pas inventé l’étoile : Selbu l’a faite sienne, au point d’en faire le symbole mondial du tricot nordique. Une belle leçon sur la manière dont naissent les traditions.

Le lopapeysa, plus jeune qu’il n’y paraît

Cap sur l’Islande, et sur une surprise chronologique. Le lopapeysa, ce célèbre pull au yoke circulaire (cet empiècement jacquard qui rayonne autour de l’encolure), semble tout droit sorti de la nuit des temps viking. Il n’en est rien : le lopapeysa est né au début ou au milieu du XXe siècle, et sa grande popularité date des années 1950.

Son histoire est celle d’une reconversion réussie. À une époque où les vêtements importés remplaçaient les habits traditionnels islandais, il fallait trouver de nouveaux usages à la laine locale, abondante et exceptionnelle. Car la laine islandaise est unique : issue d’une race de moutons isolée depuis plus de mille ans, elle combine des fibres externes longues et résistantes à l’eau avec des fibres internes fines et isolantes. Les tricoteuses islandaises l’ont travaillée sous forme de « lopi », une laine non filée, à la fois chaude, légère et rapide à tricoter, qui a donné son nom au pull (« lopapeysa » signifie simplement « pull en lopi »).

Le résultat fut un succès immédiat, et le lopapeysa est devenu en quelques décennies une icône de l’identité culturelle islandaise. La preuve qu’une tradition peut s’inventer, puis s’enraciner, en une génération ou deux.

Le Bohus, le tricot qui a sauvé des familles

Notre voyage nordique passe aussi par la Suède, avec l’une des plus belles histoires du tricot du XXe siècle : celle du Bohus Stickning.

Nous sommes en 1939, dans le Bohuslän, une région de tailleurs de pierre durement frappée par la crise économique. Un groupe de femmes cherche un moyen d’apporter un revenu aux familles. Elles trouvent une alliée de poids : Emma Jacobsson, épouse du gouverneur de la province. Née à Vienne en 1883 dans une famille de la communauté intellectuelle qui fréquentait Stefan Zweig et Freud, docteure en botanique, elle fonde et dirige la coopérative Bohus Stickning, qui débute modestement par des moufles et des chaussettes.

Très vite, le niveau d’exigence fait la différence. Les tricoteuses du Bohuslän développent un style d’un raffinement extrême : des empiècements jacquard aux dégradés subtils, mêlant mailles endroit et mailles envers dans le travail de couleur (une audace technique qui donne au tricot une profondeur inimitable), parfois rehaussés d’angora. En trente ans d’activité, le Bohus devient un produit de luxe vendu dans les grands magasins, les boutiques et les maisons de mode, en Suède comme à l’international, porté par l’élite du monde entier.

La coopérative ferme en 1969, mais les pulls Bohus restent aujourd’hui parmi les pièces les plus recherchées des collectionneurs de tricot, et leurs motifs connaissent une belle renaissance. Une histoire où le tricot fut, littéralement, un filet de sauvetage.

Tricoter comme les Scandinaves : la méthode continentale

Le tricot nordique, ce sont des vêtements, mais c’est aussi un geste. Dans les pays du Nord, on tricote majoritairement en méthode continentale, qu’on appelle d’ailleurs aussi tricot norvégien ou tricot allemand : le fil est tenu dans la main gauche, et l’aiguille droite vient le cueillir d’un mouvement minimal.

Les adeptes ne jurent que par elle : moins de gestes, moins de fatigue, plus de vitesse et une belle régularité, notamment en jersey et en jacquard (où l’on peut même tenir un fil dans chaque main). Si vous avez appris à tricoter « à la française », avec le fil dans la main droite, le changement demande quelques heures d’adaptation. Mais beaucoup de tricoteuses ne reviennent jamais en arrière après l’avoir adoptée.

Un savoir qui se transmet

S’il fallait retenir une seule chose du tricot nordique, ce serait peut-être celle-ci : c’est un savoir de transmission. Dans les familles, le tricot passait de génération en génération, des moufles aux chaussettes, et avec lui tout un répertoire de techniques : les talons, les diminutions, le jacquard à deux fils, les montages solides. À Selbu, l’industrie domestique des moufles a fait vivre des familles entières pendant des décennies. En Islande et en Norvège, les motifs se transmettaient comme un héritage.

Et cette transmission continue aujourd’hui, sous d’autres formes : des podiums aux podcasts tricot, le style nordique n’a jamais été aussi vivant. Yokes jacquard, laines locales et rustiques, patrons de créatrices scandinaves qui s’arrachent sur Ravelry : la nouvelle génération de tricoteuses a fait siennes les leçons du Nord. Avec, en héritage, une philosophie qui nous parle particulièrement chez Artesane : tricoter lentement, porter longtemps.

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Côté jacquard et colorwork

  • Le jacquard : les fondamentaux du tricot à plusieurs couleurs, pour apprivoiser la gestion des fils et la lecture des grilles.

Côté création et relief

Côté technique

Et la semaine prochaine, notre tour du monde des savoir-faire textiles met le cap sur l’Inde : blocs imprimés, broderies infinies et cotons légendaires. À très vite !

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