
Il y a quelques années, Elisa passait ses journées à optimiser des modèles mathématiques, en recherche opérationnelle, entre le Canada et la France. Aujourd’hui, elle prépare les toiles des patrons que vous suivez dans vos cours Artesane. Entre les deux : une reconversion pensée sur mesure, un CAP Métiers de la mode – vêtement flou passé en formation pro, et une alternance à l’Institut Français de la Mode.
Pour ouvrir notre série « Celles qui font Artesane », elle raconte ce grand écart, sans filtre.
Qu’est-ce qui t’a fait quitter l’ingénierie pour la couture ?
C’est venu petit à petit. J’ai toujours aimé les arts textiles, depuis mon enfance, et en même temps les mathématiques et les sciences. Je me suis orientée vers le métier d’ingénieure, mais je savais que j’aurais besoin de garder les arts du fil dans ma vie. Je me suis éclatée dans mon ancien poste, en recherche opérationnelle, d’abord au Canada puis en France. Puis je suis arrivée à la fin de ma mission, et pour continuer je devais retourner au Québec… sauf que ma vie était à Paris.
Je faisais de la couture depuis quelques années, j’avais découvert Artesane et l’existence du métier de modéliste. J’ai réalisé que c’était un métier qui alliait parfaitement ce que j’aime : la réflexion analytique et le travail de la matière. C’était l’année de mes 28 ans. Il me restait un an et demi pour intégrer une formation en modélisme en apprentissage (Brevet Professionnel Vêtement sur Mesure) à l‘Institut Français de la Mode, pour laquelle le CAP flou était indispensable. C’est ainsi que l’idée de passer mon CAP a germé. Je l’ai obtenu, j’ai été acceptée à l’IFM, et j’ai intégré Artesane pour mon alternance l’année de mes 30 ans.
Comment as-tu découvert Artesane, et qu’est-ce qui t’a donné confiance pour te former ici plutôt qu’ailleurs ?
J’ai découvert Artesane avec les masterclasses sur YouTube. Ce qui m’a convaincue, c’est le coût des formations, nettement plus accessible que les écoles de mode parisiennes, et la flexibilité qu’elles permettent. J’ai pu me former en parallèle de mon emploi, ce qui était indispensable financièrement pour mon projet de reconversion. Je n’aurais jamais pu mener mon projet à bien en passant mon CAP à temps plein dans une école.
Concrètement, qu’est-ce qui a été le plus dur à réapprendre en passant du monde de l’ingénierie à celui du modélisme ?
Accepter de repartir de zéro. Retourner à l’école pour mon Brevet Professionnel à l’IFM, après avoir eu des responsabilités et beaucoup de liberté dans mon travail de cadre, ça demande de l’humilité. Accepter la critique, accepter l’échec, et s’imprégner au maximum du savoir-faire des personnes avec qui on est en contact pour progresser.
J’ai aussi trouvé difficile d’être évaluée sur le travail que je fais avec mes mains. Dans mon ancien domaine, j’étais évaluée sur ce que produisait mon cerveau. C’était mathématique, il n’y avait pas d’affect. Dans le travail de la main, on met du cœur, et ce n’est pas facile d’être évaluée là-dessus. Il faut accepter que tout n’est pas parfait tout le temps, même si notre objectif est d’atteindre cette perfection.
Qu’est-ce que ça t’apporte de travailler avec tes mains, sur de la matière, après des années à travailler sur des plans ou des écrans ?
Il y a quelque chose d’apaisant, même si on réfléchit en même temps bien sûr. Une autre grosse différence, c’est l’échelle de temps : je travaillais sur des projets qui mettaient des années à voir le jour. Aujourd’hui, quand je fais une toile ou que je conçois un vêtement, en quelques jours je vois l’aboutissement de mon travail.
Et mon passé d’ingénieure m’aide beaucoup en modélisme : il y a une logique analytique, de découpage et de résolution de problèmes que j’ai toujours utilisée dans mon travail. Je pense que ce ne sont pas deux métiers aussi éloignés que ce qu’on peut croire.
Si tu devais expliquer ton métier de modéliste chez Artesane en une phrase, tu dirais quoi ?
Le modéliste, c’est la personne qui, à partir du croquis d’un styliste, crée le vêtement en 3D. À partir d’une silhouette, mon travail est d’évaluer les proportions du vêtement par rapport au corps, et de faire une toile (un prototype tangible) en coupe à plat ou en moulage (on utilise souvent les deux ensemble). Chez Artesane, on passe par ce processus pour les patrons inclus dans les cours que vous achetez. Je prépare et je tourne aussi des cours, je travaille sur l’organisation de l’atelier avec Sandra, et je fais plein d’autres petites choses.
Il y a eu un projet, une pièce chez Artesane dont tu es particulièrement fière ?
Le travail sur les corsets sur-mesure et les robes de Marie-Gabrielle et Anne-Sarah pour les 10 ans d’Artesane m’a beaucoup marquée. C’étaient les dernières pièces sur lesquelles j’ai travaillé avant de passer mes examens de BP, et je me suis rendue compte du chemin parcouru quand j’ai dû faire un ajustement de la toile de la robe de MG, et que tout a été fluide. J’ai adoré travailler cette robe en mousseline.
Qu’est-ce que tu as envie de transmettre aujourd’hui, à travers les cours ou les patrons que tu conçois ?
L’envie de précision et d’exigence, tout en montrant qu’on peut le faire dans la bonne humeur, et qu’il y a plusieurs manières d’aborder les choses. Chez Artesane, on a parfois plusieurs professeurs pour une même discipline, et je trouve ça très riche d’un point de vue pédagogique. J’ai aussi envie de transmettre l’envie d’être curieux, d’expérimenter, de faire des recherches et d’explorer. On apprend énormément comme ça.
À quelqu’un qui rêve de tout plaquer pour un métier manuel, tu dirais quoi ?
C’est génial de se lancer dans un projet pour faire le métier de ses rêves, mais il ne faut pas tout idéaliser. Il faut être réaliste sur ce que ça implique : de l’organisation, un plan sur plusieurs années si besoin, s’organiser financièrement, accepter de ne plus forcément avoir le même niveau de vie. Il faut être conscient qu’on aura moins de temps pendant un moment.
Il faut aussi, et surtout, croire à fond en son projet et croire en soi. Une reconversion, ça demande d’être moteur, car personne ne nous attend. On va se prendre des murs, ça fait partie du chemin, il ne faut pas se décourager. Pour ça, c’est important d’être bien entouré.
Aujourd’hui j’ai mon diplôme et mon job de rêve, mais ça m’a pris quatre ans de travail, parfois acharné, des ascenseurs émotionnels, des soirs et des week-ends. Mais chaque réussite est tellement incroyable que ça en valait la peine.
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