
“Montrez un geste à une seule personne, puis regardez ce qu’elle en fait.”
Celle qui dit cela a fondé Artesane il y a dix ans : Anne-Sarah Ballu-Samuel. Vous l’avez peut-être croisée en live ou en masterclasse, et elle fait encore parfois des incursions en salle de cours pour enseigner l’histoire de la mode et la couture.
Elle a étudié le droit, puis la gestion à HEC, mais son parcours n’a rien d’une reconversion : un fil plus discret le traversait, celui de la beauté du faire. Elle raconte ici ce qui l’a menée jusqu’au geste, pourquoi la caméra est un formidable outil de transmission, et ce que dix ans d’école lui ont appris.
Vous avez étudié le droit, puis la gestion à HEC. Comment êtes-vous arrivée au geste et à l’artisanat ?
Ces études nourrissent encore mon métier de dirigeante, il serait donc inexact de voir dans mon parcours une reconversion. Un fil plus discret les traversait pourtant, celui de la beauté du faire. Je l’ai rencontrée d’abord dans le latin et le grec, langues que l’on travaille comme une matière, puis dans l’histoire, auprès des siècles qui prenaient soin de leur décor et de leur vêtement. Ce goût m’a menée à l’artisanat. Un jour, j’ai voulu coudre, et coudre bien. Artesane prolonge ce désir.
Que représente le geste pour vous ?
Le geste de l’artisan me fascine depuis toujours, et avec lui les vêtements qu’il façonne. Je ne suis pas une femme de mode. Ce qui m’émeut dans une robe, c’est la beauté secrète du geste qui l’a faite, ainsi que la vie de celle qui l’a portée. J’aime les fantômes. J’aime imaginer les robes telles qu’elles ont vécu, comme j’aime les vieilles pierres et les splendeurs passées.
Je crois aussi que tout s’apprend ; c’est sans doute la leçon la plus durable de mes études. Le geste a ses secrets. Il gagne néanmoins à être désacralisé, car aucun geste, pris seul, n’est complexe. La difficulté, qui en fait aussi le charme, tient à leur enchaînement, qu’il faut maîtriser et accorder. Aussi faut-il les transmettre un à un, avec ordre et précision, et enseigner à l’élève l’art de regarder un geste jusqu’à savoir le défaire en pensée.
Pourquoi avoir choisi la vidéo pour transmettre des savoir-faire aussi manuels ?
Enseigner un geste, c’est le décomposer, et la caméra s’y prête merveilleusement. Elle s’approche de la main et saisit l’inclinaison de l’aiguille, ce mouvement presque imperceptible du poignet dont tout dépend, qu’aucun atelier ne pourrait montrer d’aussi près à trente élèves. Le soir, quand la maison s’est tue, l’élève peut revenir sur le geste manqué dans l’après-midi. La vidéo éduque l’œil, et l’œil précède toujours la main. Elle porte aussi le savoir-faire bien au-delà de Paris, jusqu’à des élèves qu’aucune école n’aurait pu accueillir.
Diriger l’école vous a-t-il éloignée des élèves ?
Non. J’enseigne toujours l’histoire de la mode et la couture. Ma fonction de dirigeante m’amène aussi à initier à la gestion celles et ceux qui se reconvertissent. Ces heures de cours me sont précieuses : elles me rappellent que notre vocation est de former, et que les élèves nous enseignent beaucoup, jusque dans leur manière de progresser.
Qu’est-ce qui vous a le plus marquée en dix ans ?
Je pense à Elisa Dubois. Artesane a compté dans sa reconversion ; elle est aujourd’hui une professeure exceptionnelle, qui met sa réussite au service de nos élèves. Je ne connais pas de plus belle manière, pour une école, de se perpétuer. Le mérite d’un tel chemin revient d’abord à celle qui l’a parcouru ; nous n’avons fait que l’accompagner, et j’en éprouve une profonde gratitude.
Certains élèves me confient que nos cours les ont accompagnés dans des temps de maladie, d’isolement, de doute ou de dépression. Avoir pu, sans le savoir, aider à une reconstruction m’emplit d’une reconnaissance pour laquelle je peine à trouver les mots justes.
J’aime enfin découvrir ce que chacun fait de ce qu’il a reçu, de la robe cousue pour soi aux métiers qui s’inventent sous nos yeux.
Dix ans après, qu’est-ce qui a changé dans votre vision de la transmission ?
À nos débuts, je pensais transmettre des techniques. J’ai compris peu à peu que nous formions des personnes, dont certaines feraient de ce geste leur métier ; nos formations diplômantes sont nées de cette découverte. Ma vision de la transmission s’est aussi élargie. Beaucoup de nos professeurs enseignent désormais en présentiel et retrouvent à l’atelier des élèves qui les suivaient depuis longtemps à l’écran. Chacun va de la vidéo à l’atelier selon ce qu’il cherche, et cette circulation, que nous avons voulue, me paraît la vraie nouveauté : le savoir s’approfondit lorsque les manières de transmettre se croisent. Notre école a ceci de rare qu’elle ne ferme jamais ses portes. On peut y revenir des années durant, sans que le cursus soit jamais achevé.
Vous ne portez plus seule cette transmission. Que représente l’équipe pour vous ?
C’est une joie singulière d’entendre une professeure expliquer un geste autrement que je ne l’aurais fait, et mieux. Chacune y apporte son regard.
Plusieurs membres de notre équipe ont d’ailleurs suivi nos formations parallèlement à leur travail ; c’est le cas de Sarah Sonigo, notre directrice générale, ou d’Armelle Jany, directrice des opérations et de la formation. Un même amour du geste anime toute l’équipe, et l’étude ne cesse de le nourrir. Nous continuons de nous former, et chacun de ces temps d’apprentissage enrichit notre manière de transmettre. Une école commence peut-être là, lorsque le savoir circule sans repasser par celle qui l’a fait naître.
Votre conseil à quelqu’un qui aimerait transmettre mais hésite à se lancer ?
Aucun geste n’est complexe, pas même celui de transmettre. Montrez-en un à une seule personne, puis regardez ce qu’elle en fait. La transmission se vérifie dans la main de l’autre, bien avant de devenir un projet.
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