Celles qui font Artesane : Sandra, de la haute couture aux personnages de cire

Sandra Hélias, directrice du pôle Arts du fil d’Artesane

“Pour transmettre un geste, je fais le chemin inverse : je me demande pourquoi je le fais comme ça.”

Celle qui dit cela : Sandra Hélias, directrice du pôle Arts du fil d’Artesane. Brodeuse d’art, costumière et habilleuse, elle a fait ses classes dans la haute couture, travaillé à l’Opéra de Paris, puis passé seize ans au musée Grévin, où elle a dirigé le département costume des ateliers. Elle raconte ici le déclic d’une salle de classe, son fil rouge, le travail qui l’a le plus marquée, et ce qu’il faut faire pour rendre accessible un savoir-faire devenu automatisme.

Pouvez-vous vous présenter, raconter votre parcours et votre rôle chez Artesane ?

Je suis Sandra Hélias, brodeuse d’art, costumière et habilleuse. J’ai fait mes classes en broderie dans des maisons de Haute Couture, comme Hurel et Emmanuelle Vernoux (broderie main, or et Lunéville), puis j’ai travaillé pour Christian Lacroix et d’autres maisons de couture. En parallèle, habilleuse à l’Opéra de Paris et à la Maîtrise des Hauts-de-Seine, j’y ai développé mon esprit d’équipe.

Ce que j’aime, c’est être dans l’action : bouger, organiser avec les autres, mettre en avant les valeurs de chacun. Sur les comédies musicales, j’ai pris la responsabilité d’équipes d’habilleurs, dans un esprit dynamique : anticiper, faire des choix, prendre des décisions et orchestrer les changements rapides en coulisses.

J’ai ensuite passé seize ans au musée Grévin, jusqu’à diriger le département costume des ateliers, labellisés Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV). J’y jouais de tous mes atouts : habillage, costume, broderie, et ma qualité humaine, celle de travailler ensemble pour un bon déroulement. Je pilotais la création des costumes des personnages de cire, de l’essayage à la livraison, en lien avec la responsable des ateliers et les sculpteurs, en gérant échantillons, devis et délais.

C’est alors qu’Artesane est venu me chercher. Aujourd’hui, je dirige le pôle Arts du fil : j’accompagne les professeurs, je travaille avec les équipes éditoriale et artistique, et je transmets l’exigence et le savoir-faire acquis tout au long de ce parcours.

Sandra Hélias, directrice du pôle Arts du fil d’Artesane

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’apprendre la couture ?

En visitant une école de couture avec une amie, j’ai découvert l’odeur et l’ambiance de la classe et le bruit magique de la machine à boutonnière. Ce fut un vrai déclic : j’ai aussitôt fait mon choix et changé mes vœux, du bac Arts appliqués vers la couture.

Comment avez-vous appris ?

Sandra Hélias, directrice du pôle Arts du fil d’Artesane

J’ai appris les bases à l’école, puis je les ai développées au fil des rencontres, des ateliers et des projets, chacun avec ses demandes et son cahier des charges. Ce qui m’a le plus marquée, c’est la liberté que donne la matière : en jouant avec elle, en restant curieuse, en menant ma recherche artistique, je pars de ce que je sais et de ce qui se fait pour m’en évader et créer. J’ai évolué ainsi, ensemble, au contact des autres.

À quel moment avez-vous su que ce serait votre métier ?

Je n’ai pas eu de moment où j’ai compris que ce serait mon métier : je ne me suis pas donné le choix. J’ai quitté ma famille pour devenir quelqu’un, et pour devenir la meilleure. J’ai donc beaucoup travaillé, pratiqué, cherché la précision, toujours dans l’action, pour que mon travail soit à la hauteur. Je ne me suis jamais dit “je veux être cheffe costumière ou brodeuse” : j’ai suivi mon chemin, au gré des rencontres et des projets, en écoutant les témoignages des autres.

Haute couture, broderie d’or, costumes de spectacle, personnages de cire : y a-t-il un fil rouge ?

Qu’il s’agisse de Haute Couture, de costume de spectacle, de broderie or ou de personnages de cire, ce sont toujours des projets inspirants, portés par des équipes soudées, qui avancent ensemble en respectant les valeurs de chacun, et par une même passion des arts, du travail fait main et des matières. C’est ça, mon fil rouge : évoluer ensemble, s’amuser.

Y a-t-il un projet dont vous êtes particulièrement fière ?

Je suis particulièrement fière du travail réalisé pour Chaplin’s World, à Corsier-sur-Vevey. J’ai adoré ce travail de recherche, à la fois historique et artistique : le costume, la patine, la reproduction historique et filmographique. Les films étant en noir et blanc, nous avons travaillé en monochrome, avec des costumes dont les teintes devaient s’accorder à celles des peaux et des cheveux. Les matières devaient être de véritables copies : mêmes tombés, mêmes rayures, mêmes motifs, avec un gros travail de patine, entièrement fait main. L’équipe était rodée, chacune avec ses qualités au service du projet, et nous prenions les décisions ensemble. Ce fut une expérience incroyablement enrichissante.

Qu’est-ce que vous aimez le plus faire ?

Ce que j’aime, c’est associer tout : mouler, broder un habit, puis le monter, le tout fait main. Mais par-dessus tout, j’aime l’étude du corps et de la posture. Comprendre et lire un corps, imaginer ses habitudes, puis voir comment projeter un volume en tissu par-dessus : c’est là que les prises de mesures et le moulage prennent tout leur sens.

J’aime aussi imaginer que les pièces anciennes parlent et racontent une histoire. Avoir entre les mains un vieux costume ou une robe, et chercher pourquoi cette matière, pourquoi ce point, cet assemblage, pourquoi cette couleur : la recherche, la symbolique et le chant d’un vêtement.

Comment cette passion s’intègre-t-elle dans votre quotidien ?

J’aimerais tellement coudre et broder pour moi ! Un jour, oui. En ce moment, je rénove ma maison et j’ai troqué mes fins outils contre des outils de chantier. J’ai hâte de ressortir mes livres, tissus et fils de mes cartons pour les partager avec mes enfants. En attendant, je sors volontiers mon encre et mes pastels pour m’évader.

Pourquoi avoir rejoint Artesane ?

Artesane est venu me chercher au musée, et je me suis laissée tenter. J’ai été séduite par les projets d’édition, les cahiers et le travail avec les éditeurs, ainsi que par l’univers visuel, un domaine que je ne connaissais pas. J’ai aussi beaucoup aimé la direction artistique d’Artesane.

J’ai aimé l’idée d’apprendre à distance. Moi qui ai dû quitter mon univers pour apprendre les techniques du costume et côtoyer le monde du spectacle, offrir à d’autres la possibilité de se former sans quitter leur cocon me semblait une belle chose. Tourner des vidéos n’était pas prévu au départ, et je me suis laissée prendre au jeu.

Comment un geste devient-il un cours vidéo ?

Le plus difficile, c’est de traduire et de rendre accessible ce que j’ai assimilé au fil des années. Mes gestes sont devenus des automatismes : pour les transmettre, je fais le chemin inverse et je me demande pourquoi je le fais comme ça.

Vous êtes à l’origine du CAP couture tailleur et vous avez collaboré au CAP broderie. Que représente pour vous l’accompagnement des reconversions ?

Créer la formation tailleur a été un très beau projet, mené ensemble. Il fallait répondre aux exigences du référentiel du diplôme tout en gardant l’objectif professionnel. Pour moi, l’expertise d’atelier était un mot d’ordre : aller plus loin que le diplôme et parler métier. C’est aussi l’esprit que j’ai apporté à la formation CAP broderie. J’aime enfin l’idée qu’il n’y a pas une seule façon d’apprendre : c’est une richesse de se former auprès de plusieurs professeurs, chacun avec ses valeurs et son regard.

Quant à la reconversion, je ne la vois pas comme un vrai changement de vie. On ne gomme pas les années passées : on continue son chemin en ajoutant une corde à son arc.

Comment adaptez-vous votre manière de transmettre aux débutants ?

Pour les débutants, j’ajoute des étapes. Je m’imagine parler à ma sœur, et ça roule. Je transmets avec beaucoup d’empathie, en restant dynamique. En vidéo, ce n’est pas simple, alors pendant le tournage, il me suffit de bien définir à qui je m’adresse.

Que diriez-vous à quelqu’un qui rêve d’en faire son métier mais hésite à se lancer ?

Rien n’est impossible quand on le veut vraiment. Formez-vous, soyez curieux et pratiquez. Écoutez les témoignages, imprégnez-vous de l’ambiance des ateliers et apprenez des expériences de vos collègues : on évolue ensemble. Et surtout, travaillez avec bienveillance et passion.


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