
Tour du monde des savoir-faire textiles, épisode 3/4
Après la Scandinavie, notre tour du monde des savoir-faire textiles met le cap sur l’Inde. Et autant le dire d’emblée : une vie entière ne suffirait pas à en faire le tour. Difficile de trouver un pays où le textile occupe une place aussi centrale : chaque région a sa broderie, son tissage, son imprimé, et le fil y raconte l’histoire, la religion, le statut, la fête. Des ateliers moghols aux villages du Gujarat, embarquez avec nous pour un voyage en fils d’or, en miroirs et en tampons de bois.
Un continent textile

L’Inde n’est pas un pays textile, c’est un continent textile. Son coton s’exportait déjà dans l’Antiquité, et au XVIIe siècle, un quart des textiles produits dans le monde venaient du sous-continent. Ses mousselines, ses indiennes et ses brocarts ont fait rêver l’Europe entière (et nous vous racontions dans notre article sur la toile de Jouy comment ces fameuses « indiennes » furent même interdites en France pendant 73 ans pour protéger nos manufactures).
Mais réduire l’Inde à son passé serait un contresens : c’est un patrimoine éminemment vivant, transmis de main en main, d’atelier en atelier, depuis des millénaires. La preuve par six savoir-faire.
Le zardozi, la broderie des palais

Commençons par le plus somptueux. Le zardozi est une broderie de fils métalliques dont le nom même dit la splendeur : venu du persan, « zar » signifie l’or et « dozi » la broderie. Arrivée de Perse, cette technique a atteint son apogée dans les cours mogholes, où elle habillait les tenues d’apparat des empereurs, mais aussi les tentures, les tentes et les palanquins royaux. Sous le règne d’Akbar, grand mécène des arts, le zardozi devint bien plus qu’un artisanat : un symbole de pouvoir et de raffinement.
La technique impressionne autant que le résultat. Le tissu, souvent une soie ou un velours, est tendu sur un grand métier à broder en bois appelé « adda ». Les artisans y fixent à l’aiguille des fils d’or et d’argent (aujourd’hui souvent remplacés par du cuivre doré ou des fils synthétiques), des sequins, des perles et jusqu’à des pierres semi-précieuses, dessinant fleurs, paons, arabesques et motifs inspirés de l’architecture moghole. Le tout en relief, pour un effet d’opulence inimitable.
Après un déclin sous la période coloniale, le zardozi connaît depuis l’indépendance une renaissance spectaculaire : on le retrouve sur les tenues de mariée, dans la haute couture et jusque sur les podiums internationaux. Les grands centres historiques restent Lucknow, célèbre pour son zardozi nuptial, et Hyderabad, réputée pour ses motifs de style royal. Le zardozi de Lucknow bénéficie même d’une Indication Géographique protégée, l’équivalent indien de nos AOP : une reconnaissance officielle qui protège le savoir-faire des artisans de la région.
Le shisha, des miroirs sur le tissu

Changement de registre avec l’une des broderies les plus joyeuses qui soient. Au Gujarat et au Rajasthan, dans l’ouest de l’Inde, on brode de petits miroirs directement sur l’étoffe : c’est le shisha (du persan « shisheh », le verre), aussi appelé abhla.
Le principe est aussi simple que virtuose : chaque miroir est maintenu sur le tissu non par de la colle, mais par un réseau de points brodés qui l’encadrent, souvent au point de boutonnière ou au point de chaînette. Autour, des fils éclatants (rouge, jaune, orange, vert) composent des motifs floraux et géométriques sur des fonds profonds, et le moindre mouvement fait scintiller l’ensemble.
À l’origine, on prêtait à ces miroirs le pouvoir de piéger ou d’aveugler le mauvais œil, réfléchissant le malheur loin de celui ou celle qui les portait. Et avant que les miroirs de verre ne se généralisent au début du XXe siècle, on cousait d’autres matières réfléchissantes : du mica, des disques de métal, et même des élytres de scarabées ! Aujourd’hui, le shisha fait briller jupes, tuniques, tentures et accessoires, et les communautés du Kutch, au Gujarat, en perpétuent les innombrables variantes régionales.
Le block print, l’imprimé au tampon de bois

Direction le Rajasthan pour l’un des gestes les plus hypnotiques de l’artisanat indien : le block printing, ou impression au bloc de bois. Des blocs sculptés à la main, trempés dans la teinture, appliqués un à un, d’un coup sec et précis, sur des mètres et des mètres de coton : c’est ainsi que naissent ces imprimés fleuris qu’on reconnaît entre mille.
La virtuosité est double. Celle du sculpteur de blocs d’abord, qui grave dans le bois chaque motif en miroir. Celle de l’imprimeur ensuite, car chaque couleur demande son propre bloc, et le calage doit être millimétré pour que les couches se superposent juste. Les villages de Sanganer et de Bagru, près de Jaipur, sont les deux grandes capitales du genre, chacune avec son style et ses teintes.
Et c’est peut-être la plus belle leçon du block print : les minuscules irrégularités, un motif légèrement décalé, une teinte plus dense ici que là, ne sont pas des défauts. Elles sont la signature de la main, ce qui distingue à jamais un tissu imprimé au tampon d’un tissu imprimé en usine.
Le kantha, cousin spirituel du boro

Vous vous souvenez du boro japonais, croisé dans le premier épisode de notre série ? Le Bengale a développé, de son côté, la même philosophie : le kantha.
Le principe : des saris et des dhotis usés, superposés en couches, assemblés par des lignes de point avant (le plus simple des points de broderie) pour devenir couvertures, châles et tentures. Le mot viendrait du sanskrit « kontha », qui signifie « chiffons », et une légende associe même cette pratique au Bouddha et à ses disciples, qui se couvraient de vêtements cousus de tissus mis au rebut. Les plus anciens kantha conservés datent du début du XIXe siècle, souvent brodés de fils bleus, noirs et rouges récupérés… sur les bordures des saris eux-mêmes.
Longtemps pratiqué par les femmes bengalies comme un art domestique et un moyen d’expression (certains kantha racontent de véritables histoires en points de broderie), le kantha connaît aujourd’hui une seconde vie mondiale : ses quilts et ses châles chinés font le bonheur des amateurs de pièces uniques. La philosophie, elle, n’a pas pris une ride : ne rien jeter, tout transformer, et faire de la réparation un art.
La soie, de Bénarès au monde entier

Impossible de parler textile indien sans parler de soie, et impossible de parler de soie indienne sans parler de Varanasi, l’ancienne Bénarès. Les saris qui y sont tissés à la main, les fameux saris Banarasi, comptent parmi les textiles les plus précieux au monde : des brocarts d’une finesse extrême, rehaussés de fils d’or, aux motifs floraux d’inspiration moghole.
Les tisserands de Varanasi ont cultivé cette excellence pendant des siècles, et leurs créations occupent une place à part dans la culture indienne : un sari Banarasi est le vêtement de mariée par excellence, et les plus belles pièces se transmettent de génération en génération comme des trésors de famille. Ce patrimoine est aujourd’hui fragilisé par la concurrence des métiers mécaniques, ce qui rend chaque pièce tissée main plus précieuse encore.
Et la soie indienne ne fait pas que se tisser : elle se brode aussi, magnifiquement. C’est le support de prédilection du zardozi et de bien d’autres broderies. Un support noble, exigeant et lumineux, qui demande un geste précis et le récompense au centuple.
Le handloom, un symbole national

Terminons par ce qui englobe tout le reste : le tissage à la main, le « handloom« . L’Inde reste le grand pays du tissage manuel : plus de 3,5 millions de personnes y vivent encore du handloom selon le dernier recensement national du secteur, plus que partout ailleurs au monde, et chaque région a ses étoffes, du Banarasi de l’Uttar Pradesh aux ikats de l’Odisha en passant par les soies de Kanchipuram.
Mais en Inde, tisser n’est pas un geste anodin : c’est un acte politique et culturel. Pendant la lutte pour l’indépendance, le mouvement Swadeshi, porté par Gandhi, a érigé le khadi, l’étoffe filée et tissée à la main, en symbole de résistance au régime colonial britannique et d’autosuffisance. Le rouet (charkha) devint l’emblème de tout un peuple, et filer son propre fil un geste de liberté. Aujourd’hui encore, le khadi conserve cette charge patriotique, et l’État indien soutient activement le secteur du handloom, patrimoine culturel et économique à la fois.
Et aujourd’hui ?

Les créateurs du monde entier puisent sans relâche dans ce répertoire : miroirs brodés sur les podiums, block prints réédités par les marques de décoration, quilts kantha détournés en pièces uniques, zardozi convoqué par la haute couture. Et au-delà des motifs, c’est une leçon d’artisanat que l’Inde nous offre : la lenteur et la main comme valeurs, la transmission comme richesse, à rebours de la fast fashion.
Envie de vous y mettre ? Nos cours pour apprendre ces gestes
Perles, paillettes, fils d’or, soie, impression, tissage : ces gestes s’apprennent, pas à pas, avec nos professeures. Petit tour du catalogue Artesane, direction l’Inde.
Côté broderie précieuse
- Découverte et initiation à la broderie or : initiez-vous aux fils métalliques, cannetilles et jasérons, les cousins de ceux du zardozi.
- Se perfectionner en broderie or : pour aller plus loin dans l’art des reliefs dorés.
- Les essentiels broderie : perles et paillettes : tout pour faire scintiller vos ouvrages, dans l’esprit des broderies indiennes.
- Broder la soie : apprivoiser le plus noble et le plus délicat des supports.
Côté impression et motifs
- Introduction à la sérigraphie : l’art d’imprimer ses propres motifs sur textile, l’héritière contemporaine du tampon de bois.
Côté façonnage du tissu
- 1001 techniques de smocks : l’art de froncer et de texturer l’étoffe, point par point.
- Savoir-faire textile : coudre les tissus qui fâchent : soies fines, sequins, velours… apprenez à dompter les étoffes les plus délicates, celles-là mêmes qui subliment les techniques indiennes.
Côté tissage
- Initiation au tissage sur métier à tisser à envergure : découvrez le geste ancestral du tisserand et créez vos premières étoffes.
- Tissage sur métier à tisser à cadre : conception et réalisation d’un tissu : concevez votre tissu de A à Z, armures et couleurs comprises.
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Dernière escale de notre tour du monde la semaine prochaine : l’Amérique du Sud, ses laines d’altitude et ses tissages millénaires. À très vite !









