
Tour du monde des savoir-faire textiles, épisode 4/4
Dernière escale de notre tour du monde des savoir-faire textiles, après le Japon, la Scandinavie et l’Inde. Et quel final : direction l’Amérique latine, des hauts plateaux andins aux îles du Panama, sur les traces de textiles plus anciens que les empires, de broderies devenues actes de résistance et d’un petit insecte dont le rouge a fait la fortune des rois. Ici, plus que partout ailleurs peut-être, le fil est un langage. Embarquement immédiat.
Des fils plus anciens que les empires

Quand on pense textile andin, on pense aux Incas. Et pourtant, l’histoire commence bien avant eux. Sur la côte sud du Pérou, la culture Paracas a fleuri d’environ 800 avant notre ère à 100 après : soit plus de mille ans avant l’apogée inca. Elle a laissé un héritage textile à couper le souffle : ses défunts étaient inhumés enveloppés de couches d’étoffes somptueusement brodées, les fameux fardos funéraires, et le climat désertique de la côte a permis à ces textiles de traverser plus de deux mille ans jusqu’à nous, couleurs presque intactes.
Les Incas, ensuite, ont élevé le textile au rang d’art sacré. Dans l’empire, l’étoffe fine valait autant que l’or : les textiles servaient de tribut, certains motifs étaient réservés au rang impérial, et des tisserandes d’élite, les acllas ou « femmes choisies« , travaillaient dans des ateliers d’État pour produire les étoffes du souverain et du culte. Les motifs racontaient la maison, la famille, la position sociale de qui les portait : le textile comme carte d’identité, et comme écriture.
Le tissage andin, une mémoire portée sur le dos

Cette tradition n’appartient pas au passé. Au Pérou et en Bolivie, on tisse encore sur le métier à sangle dorsale, ce métier ancestral tendu entre un point fixe et le corps de la tisserande, qui contrôle la tension de la chaîne de tout son buste. Portable, précis, il reste fondamental dans de nombreux villages andins pour les pièces fines et détaillées, et n’a rien d’une antiquité : il permet une précision de couleur et de tissage impressionnante.
De ces métiers sortent des étoffes qui servent à tout : les chumpis, ces ceintures tissées de motifs représentant rivières, montagnes ou lignes d’énergie protectrices, et bien sûr le célèbre aguayo multicolore, ce carré d’étoffe dans lequel on porte les bébés comme les récoltes. Chaque pièce transmet les motifs de la communauté : tisser, dans les Andes, c’est porter sa mémoire sur le dos.
La mola, l’appliqué inversé devenu étendard

Cap au nord, vers les îles de l’archipel de Gunayala, au large du Panama. C’est là que les femmes gunas créent l’un des textiles les plus reconnaissables du continent : la mola, ces panneaux cousus main qui forment le devant et le dos de leurs blouses traditionnelles.
La technique, l’appliqué inversé, est d’une virtuosité rare : de deux à six couches de cotons de couleurs différentes sont superposées et cousues ensemble, puis l’artiste incise la ou les couches supérieures, rentre méticuleusement chaque bord et le coud à points invisibles, faisant apparaître le motif en creux, couleur après couleur. Un seul panneau peut demander des mois de travail, et les deux faces d’une même blouse, aux motifs proches, ne sont jamais identiques. Le savoir-faire se transmet de mère en fille depuis plus d’un siècle.
Mais la mola est bien plus qu’une prouesse : c’est un vêtement de fierté et de résistance. Née au tournant du XXe siècle, quand les femmes gunas réinventèrent en tissu les motifs géométriques autrefois peints sur le corps, elle fut prise pour cible dans les années 1910-1920 par le gouvernement panaméen, qui voulait assimiler les Gunas et interdire leurs pratiques culturelles, habillement compris. Porter et coudre la mola devint alors un acte de protestation politique, jusqu’à la révolution guna de 1925, qui chassa la police du territoire. Un siècle plus tard, la mola reste l’emblème le plus visible de l’identité guna, exposée jusque dans les plus grands musées.
L’arpillera, la broderie qui témoigne

L’histoire du textile comme prise de parole ne s’arrête pas là. Au Chili, sous la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990), alors que toute expression libre était muselée, des femmes se réunirent en secret pour coudre, sur de vieux sacs de toile de jute et avec des chutes de tissus, de petits tableaux textiles racontant leur quotidien : la pauvreté, la faim, le chômage, et les disparus.
Ces tableaux, les arpilleras, semblent au premier regard naïfs et joyeux, avec leurs maisonnettes colorées, leurs soleils et leurs personnages en tissu. Mais leur candeur apparente était une arme : le régime les qualifia de « tapisseries de la diffamation », les confisquait et les détruisait, et les arpilleristas ne signaient que de leurs initiales pour échapper à la prison. Soutenues notamment par la Vicaría de la Solidaridad, organisme de l’Église catholique chilienne, les arpilleras furent sorties clandestinement du pays et racontèrent au monde, avec la vague des exilés, ce que le Chili ne pouvait pas dire, activant un réseau international de solidarité.
Détail qui boucle magnifiquement notre voyage : selon les recherches sur les ateliers d’arpilleras, leurs initiatrices se seraient inspirées… de la mola des communautés gunadule. D’un bout à l’autre du continent, le textile parle. Et la tradition, revalorisée dès les années 1960 par l’artiste Violeta Parra, se poursuit aujourd’hui : les arpilleristas contemporaines cousent désormais le féminisme, l’écologie et la vie communautaire.
La cochenille, le rouge qui valait de l’or

Changement d’échelle, avec l’une des plus étonnantes histoires économiques du textile. Ce rouge profond qui a habillé les rois, les cardinaux et les tuniques militaires d’Europe ? Il vient d’un insecte minuscule, de la taille d’un grain de riz, élevé sur les cactus d’Amérique latine, principalement dans la région d’Oaxaca au Mexique et dans les Andes : la cochenille, dont la femelle produit l’acide carminique, un cramoisi d’une intensité inégalée.
Les Amériques la connaissaient depuis longtemps (le plus ancien textile mexicain teint à la cochenille a environ 2300 ans). Mais après la conquête espagnole, elle devint une marchandise stratégique : selon les années, la cochenille pouvait valoir la moitié de son poids en argent, et sur trois siècles de domination coloniale, seul l’argent rapporta davantage à la Couronne espagnole. Elle était si précieuse, et si souvent volée par les puissances rivales, qu’à partir de 1674, l’Espagne exigea que toutes les cargaisons voyagent sous la protection de ses navires de guerre.
Et l’histoire continue : la cochenille teint toujours laines et soies naturelles, le Pérou est aujourd’hui l’un des premiers exportateurs mondiaux, et les teinturières andines en tirent, selon le mordant et le pH, toute une palette de rouges, de fuchsias et de violets.
Alpaga, lama, vigogne : le trésor des Andes

Impossible de quitter les Andes sans parler de leurs fibres. Bien avant que le mérinos ne conquière le monde, les hauts plateaux filaient déjà des fibres d’exception, issues des camélidés locaux : le lama, robuste, l’alpaga, chaud, doux et soyeux, et surtout la vigogne, la plus fine de toutes.
La vigogne était si précieuse que ses troupeaux étaient la propriété exclusive du souverain inca, et sa laine réservée à l’élite : les qompi, les étoffes les plus fines de l’empire, tissées en vigogne ou en alpaga par les tisserandes d’État, étaient destinées à la royauté et au culte. Aujourd’hui encore, la vigogne, strictement protégée et réglementée, reste l’une des fibres les plus rares et les plus chères au monde. Quant à l’alpaga, il fait la fierté (et le bonheur des tricoteuses) du continent entier.
Et aujourd’hui ?

Coopératives de tisserandes qui font vivre les communautés péruviennes et transmettent les techniques ancestrales, molas exposées dans les grands musées internationaux, teintures naturelles remises au goût du jour par la slow fashion : les savoir-faire latino-américains inspirent le monde entier. Et nous rappellent une évidence qui traverse tout ce voyage : la couleur est un langage, et le textile, partout, une manière de dire qui l’on est.
Envie de vous y mettre ? Nos cours pour apprendre ces gestes
Tissage, appliqués, canevas, teinture : ces gestes s’apprennent, pas à pas, avec nos professeures. Dernier tour du catalogue Artesane, direction l’Amérique latine.
Côté tissage
- Tissage sur métier à tisser à cadre : conception et réalisation d’un tissu : apprenez à monter votre chaîne et à créer vos propres étoffes, dans la grande tradition des tisserandes andines.
- Initiation au tissage sur métier à tisser à envergure : le geste ancestral du tisserand, pour vos premières étoffes.
Côté broderie et appliqués
- Je crée mes patchs brodés : superpositions, appliqués et petits tableaux textiles, dans l’esprit des molas et des arpilleras.
- Apprendre le canevas : broderie au point de tapisserie : le point compté qui fait écho aux tapisseries andines.
Côté teinture
- Découvrir la teinture de la laine puis Progressez en teinture de la laine : toutes les bases pour colorer vos fibres.
- Découvrir la teinture végétale : plantes, écorces et pigments naturels, comme la cochenille teignait les étoffes des Andes.
Retrouvez tous ces cours sur Artesane.com.
Fin du voyage
Japon, Scandinavie, Inde, Amérique latine : notre Tour du monde des savoir-faire textiles s’achève ici.
Quatre escales, des dizaines de techniques, et une conviction qui en ressort intacte : partout, à toutes les époques, les mains qui tissent, brodent et teignent racontent le monde. Les quatre articles de la série restent à lire sur le blog, et toutes les techniques croisées en chemin s’apprennent avec nos professeurs.
Alors, quelle destination vous a fait le plus rêver ?
