Rencontre avec Virgil Viret, directeur de la maison Lafayette Saltiel Drapiers

par | 12 Sep 2023 | Actualités Artesane | 0 commentaires

🕒 8 minutes

     Aujourd’hui, nous rencontrons Virgil Viret, directeur général de la belle maison Lafayette Saltiel Drapiers depuis 15 ans. Il nous accueille sous la haute verrière du magasin, entre les rouleaux de tissus et les grands cahiers de commandes. Rencontre avec ce passionné de savoir-faire et de tissus.

Qu’est-ce que Lafayette Saltiel Drapiers en quelques mots ? 

     C’est une maison familiale qui date de 1925, née de la fusion heureuse de deux entreprises. La partie mercerie Lafayette, dont je suis le descendant, et la société Saltiel, un drapier anglais, spécialisé dans la vente de tissus. Jusque dans les années soixante-dix, la mercerie Lafayette était voisine de Saltiel. Nous avons ensuite rejoint ses locaux, et depuis la maison est restée spécialisée dans le tissu, la vente à la coupe, la vente pour les créateurs et la Haute Couture, et la mercerie pour les tailleurs en grande mesure donc plutôt haut-de-gamme.

Vous venez d’une famille de tailleurs et de merciers ?

     Mon grand-père est un immigré arménien : quand il est arrivé en France juste avant la guerre, il a fait plein de petits boulots, il a été capturé pendant la Deuxième Guerre Mondiale et il a appris à coudre quand il était en captivité. À son retour, il lance un atelier de fabrication de costumes sur les Champs-Élysées mais mon arrière-grand-père qui avait cette mercerie lui a ordonné de rejoindre l’entreprise familiale : c’est ce qu’il a fait et il y a travaillé jusqu’à ses 91 ans.

Tissus de la maison Lafayette Saltiel Drapiers

Vous avez repris l’entreprise familiale immédiatement ? 

     Mes parents étaient dans le tourisme donc je n’avais pas trop de rapport à la mode, ni à la mercerie ou aux tissus. Nous avons beaucoup voyagé et quand je suis revenu j’ai fait des études de communication. En 2016, j’ai fait un stage chez Lafayette Saltiel et je suis resté. Longtemps, j’étais stagiaire et je faisais un peu tout comme c’est une petite entreprise. Le temps a passé et puis mon grand-père est décédé et par la force des choses, je suis devenu directeur. 

     Quand je suis arrivé ici, j’ai réalisé que c’était un peu une institution. J’ai aimé vendre des choses de belle qualité et l’idée de faire perdurer une entreprise familiale. Souvent je regrette cette décision, et souvent, je suis comblé :  c’est le propre des entreprises familiales. 

     Aujourd’hui, nous sommes trois à travailler ici : Christina, Pascal et moi. Initialement, nous avions des tâches et des missions respectives, mais avec le temps et les fluctuations de commandes, nous faisons tous un peu tout. Nous sommes devenus interchangeables parce que c’est ce dont on a besoin dans une petite entreprise. 

En quoi consiste la gestion d’une telle boutique, quel est votre quotidien ? 

     Pour la partie mercerie, ce qui m’amuse beaucoup, et je pense que c’est un peu pareil dans les quincailleries, c’est que nous avons des milliers de produits. Il y a toutes les déclinaisons de couleurs, donc un seul type de fils peut représenter 600 références, multiplié par le nombre de qualités. On a énormément de fournisseurs et c’est assez compliqué de piloter tout ce qui est gestion du stock. Une autre partie du travail est de trouver de nouveaux fournisseurs et de remplacer ceux qui arrêtent… Il y a beaucoup de problématiques communes à tous les commerces de détail où on achète en gros et où on revend au détail. 

     Pour la partie tissus, nous représentons exclusivement des usines et nous représentons ces usines auprès de clients qui ont besoin d’une gamme de cachemire ou de laine par exemple. Nous présentons aussi les collections saisonnières aux maisons de couture. C’est un processus beaucoup plus long qui fonctionne avec beaucoup de rendez-vous, d’aller-retours et d’échantillonnages. Il y a un va-et-vient créatif entre l’usine, le dessinateur, le client et nous.

     Il y a enfin l’accueil des clients : c’est la priorité et cela prend un temps très variable selon les jours. 

Qui sont vos principaux clients ? 

     On a en grande majorité des professionnels : des grandes marques, la partie production et Haute Couture, les boutiques tailleurs… En ce moment, on assiste au développement d’une clientèle d’étudiants d’écoles de couture comme Esmod ou la Chambre Syndicale. Il y a également les passionnés et les particuliers.

Outillage de la maison Lafayette Saltiel Drapiers

Est-ce que vous travaillez également avec le monde du spectacle ? 

     Oui, on travaille historiquement avec beaucoup de théâtres et d’opéras. En ce moment, on a beaucoup de travail avec les productions de films. Cela demande une recherche pour coller aux spécificités des besoins : par exemple, des cotons cirés pour certains types de vêtements. Cela nous pousse à découvrir de nouveaux fournisseurs. 

     J’adore les maisons historiques anglaises ou italiennes, qui ont un savoir-faire ancien. Souvent la qualité est corrélée au fait qu’ils sont là depuis longtemps.

Vous parlez beaucoup de votre approvisionnement : d’où viennent généralement vos tissus ? 

     Nous essayons d’acheter des choses qui viennent d’Europe proche : les toiles viennent d’Angleterre et d’Italie. Côté mercerie, toutes nos doublures viennent d’Italie. On travaille aussi avec des entreprises françaises pour des épaulettes ou des boutons par exemple. Et les tissus viennent d’Italie ou d’Angleterre à 95%. 

Tissus de la maison Lafayette Saltiel Drapiers

Quels sont vos critères de sélection de tissus chez vos fournisseurs ? 

     Nous sommes comme un bureau de distribution français pour la plupart des entreprises qui nous confient leurs produits. Nous essayons donc de ne pas travailler pour des sociétés qui sont trop proches, dont les offres se complètent. On essaie d’avoir un peu de tout : du manteau, du costume, de la veste, du classique et de la fantaisie. Et on souhaite aussi offrir une large gamme de prix pour satisfaire tous les types de clientèles, même si évidemment notre positionnement général est haut-de-gamme. 

Parlez-nous de vos tissus.

     Vaste question ! Quand on fait ce métier, c’est vrai qu’on se passionne pour leur origine, leurs propriétés, leur douceur ou leur raideur. 

     Nous avons des tissus en vigogne : la vigogne est un type de lama qui ne vit qu’à une certaine attitude et dont le poil permet de créer la laine la plus fine, la plus chaude, la plus rare et la plus chère. Des tissus pour manteau doivent coûter 3000 à 4000 euros le mètre. Le climat est une chose capitale pour créer de la laine : par exemple, nous avons de très belles laines anglaises mais elles sont souvent plus rêches que les laines australiennes dont le climat est plus favorable. La filière française est géniale, mais très spécifique. 

     Mais la douceur d’un tissu est toujours obtenue grâce à l’anoblissement : un tissu qui sort d’un métier à tisser est horrible. La trame est visible et il est si rêche qu’il pourrait exfolier le visage. Il y a en fait un véritable savoir-faire et des dizaines d’étapes qui permettent d’obtenir un tissu doux. 

     On a du Harris tweed : un tissu très amusant ! On peut le transpercer avec un stylo par exemple, et ça se remet en place. On ne peut pas vraiment le détruire. La laine est un vrai tissu technique. Les baskets étaient en laine initialement, après elles ont été faites en plastique, et maintenant on revient à la laine.

Tissus de la maison Lafayette Saltiel Drapiers

Quelle est la fourchette de prix de vos tissus ? 

     Nous avons deux types d’offres. Une partie est destinée aux couturières, couturiers, et étudiants. Elle se présente en coupons à 50 €, 80 € ou 120 €  le coupon d’un ou deux mètres. Ce sont des tissus de nos collections passées mais dont la qualité est au rendez-vous. 

     L’autre partie est un fonctionnement à la commande qui démarre à 35 € le mètre. On prend le temps de regarder les catalogues avec nos clients et on choisit le tissu qui convient le mieux. La commande met deux ou trois jours à arriver. C’est ce qui nous différencie des boutiques qui font des fins de séries. Ce sont des collections courantes,dont on connaît la provenance exacte et la fiche technique. Ce sont des produits pour professionnels : c’est plus cher, mais on sait ce qu’on a. 

     Nous faisons assez peu de tissus à la coupe mais nous en avons et nous avons également une grande collection de tissus d’archives que nous vendons aussi à la coupe. C’est une activité un peu particulière pour le théâtre ou les maisons de couture. 

     Nous sommes une des dernières boutiques à avoir gardé un stock de tissus anciens avec la traçabilité exacte des pièces. Nous sommes capables de faire reproduire ces tissus à l’identique à la demande. Tous les tissus anciens sont répertoriés dans les livres d’archives reprenant le numéro de commande, le métrage, le numéro de pièce… Nous avons par exemple un laine et mohair des années 1940 qui est notre plus vieux tissu. 

     Nous vendons beaucoup ces tissus à l’international. Certains clients repèrent des photos sur les réseaux et nous envoient des petits messages. Cela reste une toute petite partie de notre activité mais indubitablement, cela participe de notre notoriété. 

 

Combien avez-vous de références de tissus et de merceries dans la boutique ? 

     En mercerie on a au moins 3000 références. Et en tissus, je ne sais pas de tête, mais beaucoup. Pour chaque société avec laquelle on travaille, on a un carnet avec une soixantaine de références. Donc des milliers….

Tissus de la maison Lafayette Saltiel Drapiers

La question de la transmission, c’est quelque chose d’important pour vous ? 

     Oui, c’est pour cela que j’accueille des étudiants régulièrement avec leur professeurs et qu’on essaye de faire des prix intéressants pour les étudiants en mode. La mercerie n’est pas un domaine où il y a beaucoup de monde et où il n’y a pas de formations, donc on est toujours heureux d’accueillir de nouveaux collaborateurs. Même un ingénieur textile ne fait pas réellement ce que nous faisons, qui est un peu à la croisée entre une connaissance fine des tissus et le conseil. 

     Et puis la transmission pour nous passe aussi par le soin que nous apportons à la qualité et au savoir-faire derrière nos produits.  C’est comme quand on cuisine avec un mauvais couteau et que d’un coup on a un super couteau : ça change tout en fait. Avoir un fil Gutterman de bonne qualité ou un thermocollant qui colle bien, quand on débute dans le domaine, cela peut sembler moins important. Mais quand on se spécialise ou qu’on se passionne pour la couture, cela fait une grande différence dans la réalisation de vêtements, même si c’est plus cher. Notre objectif est de transmettre aux gens qui savent déjà coudre et qui voudraient avoir du matériel de meilleure qualité pour leur permettre d’avancer. 

Justement, l’écoresponsabilité est quelque chose qui vous tient à cœur ou ce n’est pas forcément quelque chose vers lequel vous vous dirigez ? 

     En fait, dans le textile, dire qu’on est une société éco responsable, c’est malhonnête. Vendre des tissus anciens et dire qu’on fait de l’upcycling, c’est du marketing, et pas une réalité. Nous avons toujours fait cela. 

     L’honnêteté, c’est de dire : le textile pollue, nous essayons d’acheter ce qui pollue le moins, le plus localement possible, et voilà.

     Pour en savoir plus sur les tissus et la mercerie, retrouvez notre cours CAP Tailleur Module 2 : textiles, entoilages et mercerie sur Artesane.com. Dans ce module, votre professeur Julien Scavini, tailleur pour hommes et fondateur de Scavini Tailleur, revient sur les connaissances et compétences de base du métier de tailleur. Vous commencerez par découvrir les différents tissus intervenant dans le tailleur, puis apprendrez à différencier les nombreux entoilages, doublureset boutonsutilisés en couture tailleur.

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